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Iceline Trail : L’autre versant des Rocheuses

Bordé par le parc national de Banff, mais souvent maintenu dans l’ombre de son célébrissime voisin, le parc national Yoho mérite pourtant un brin d’attention. Surtout sur le sentier Iceline, l’un des plus singuliers de Colombie-Britannique.


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TAKAKKAW! Le simple fait de prononcer ce mot à voix haute incarne le vacarme des trombes d’eau qui s’abattent sur le sol, du haut d’une falaise de 380 m, dans le parc national Yoho.


© Gary Lawrence

TAKAKKAW! Crier ce mot cri donne vraiment vie à ce qu’il décrit quand il se déplace dans l’air : le vrombissement de chutes grandioses, l’éclat sonore d’une cataracte rugissante qui dégringole sur plusieurs paliers, le ramdam liquide d’un torrent glacé qui se joue du vide, alimenté par la fonte perpétuelle et providentielle du glacier Daly.

Déjà, au pied de ces chutes de 255 m, j’étais tétanisé d’admiration par la force brute des masses d’eau qui hurlaient leur rage de tomber. Puis, toute la journée, leur filet m’a accompagné dans l’angle mort de ma randonnée sur le sentier Iceline, en s’éloignant et en s’amoindrissant dans mon champ de vision, comme une longue larme tombant du coin de l’œil. Une larme de joie : dans la langue de Romeo Saganash, takakkaw signifie « c’est magnifique ».

Au début, le sentier Iceline monte raide et en zigzags entre les épinettes d’Engelmann et les sapins subalpins, offrant sporadiquement quelque percée visuelle sur les chutes et sur la vallée où elles vont rejoindre la rivière Yoho. Mais trop occupé que j’étais à regarder où je posais les pieds – notamment pour éviter les fèces des grizzlys –, j’ai eu peu de temps à consacrer à la superbe des lieux. Tout comme mon compagnon de rando d’ailleurs : à défaut d’avoir apporté un grelot antiours, il s’en est improvisé un en tapant sans relâche avec ses clefs sur un mousqueton attaché à sa ceinture. Seuls ce tintement métallique et nos conversations sont venus interrompre le rugissement des chutes, au loin. TAKAKKAW!


© Gary Lawrence

Plus haut que les chutes

C’est après cette grimpette pentue que le sentier s’est aplani et que les points de vue enlevants se sont mis à se bousculer, en hauteur : vallée tapissée de conifères, sommets dénudés et rabotés par les éléments et les anciens champs de glace, plateaux enfouis sous la caillasse de moraine, glaciers flétris piquant le massif...


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Tout là-haut, le cadre environnant n’a rien à voir avec celui du parc national de Banff, pourtant tout près, ni avec les traditionnels décors de carte postale des Rocheuses. Ce n’est plus le Canada, c’est l’Islande, les hauts plateaux du Tibet. Où sont les yaks, les chats de Pallas, les miros embrasés, les panthères des neiges?

Alors que le vert domine en contrebas, les ocres s’imposent en altitude sur le sentier Iceline – ou Iceland? –, ici blafards, là plus intenses. Le décor chauve est tout en rondeurs, lunaire et spectaculaire, presque désolé mais jamais désolant. Le glacier Emerald, souillé par les suies des feux de forêt de plus en plus fréquents, accroche sa lourde chape aux flancs fauves du Président (3138 m), bien connu des alpinistes et adeptes d’escalade. Bientôt, un lac glaciaire saturé de limons s’englue dans un turquoise laiteux, privé du pouvoir luminescent du soleil.

Tout au loin là-bas, près de la ligne de partage des eaux, je devine le mont et le glacier des Poilus, ainsi nommés en l’honneur de ces soldats français qui se sont illustrés lors de la Première Guerre mondiale – et non pas en raison de la présence des grizzlys. Sur leur droite, au pied du mont Balfour, une longue langue de glace se délie dans la bouche de la vallée : c’est le glacier Yoho, immense, puissant, dont la déferlante en apparence figée se brise impitoyablement en coulisses latentes, de mort lente, réchauffé au bain-marie par les changements climatiques.

Un cadre tragiquement et enlevant

Après une heure à gravir doucement les faux plats du plateau du sentier, un mince filet d’eau persiste en silence, de l’autre côté de la vallée : les chutes Takakkaw se font désormais lilliputiennes. Tout le contraire du cadre environnant : le ciel veut m’avaler tellement il est vaste, des tourbillons noirs malaxent les nues. Les nuages dopés d’anthracite resserrent leur emprise, un pied de vent leur fait un pied de nez et laisse respirer les cieux.


© Gary Lawrence

À l’avant-plan, deux silhouettes émergent de la ligne de crête : que scrutent ces rares randonneurs, de l’autre côté de leur éminence? Sans doute le deuxième lac glaciaire qui demeure l’une des rares distractions du relief, laminé par le couvert nuageux avant qu’une embellie « le poivre de lumière », dixit Mathieu Dupuis, photographe toujours en quête de chair à Canon.

En fin de journée, quand lui et moi avons finalement décidé de rebrousser chemin, repus d’ambiances tragiques et de paysages enlevants, les chutes n’avaient toujours pas bougé, contrairement aux mégatonnes d’eaux qu’elles avaient charriées dans leur déluge vertical.

Mais toujours leur nom résonnait, comme un bruit porté sans fin sur l’étale du silence ambiant, puissant boucan s’accrochant à nos souvenirs comme la mémoire vive des eaux furtives.

TAKAKKAW!


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Pratico-pratique

Créé en 1886, le parc national Yoho abrite 36 pics de plus de 3000 m dans les Rocheuses et protège les versants situés à l’ouest de la ligne de partage des eaux. Il est traversé par plus de 400 km de sentiers.


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On peut emprunter le sentier Iceline par la vallée de la Petite rivière Yoho (20,8 km, 8 h) ou par le lac Céleste (17,5 km, 7 h), avec respectivement 710 m et 695 m de dénivelé. Le point de départ se situe dans le stationnement des chutes Takakkaw, à 17 km de la petite ville de Field. Au lieu de compléter l’une de ces deux boucles, il est aussi possible de rejoindre la vallée de la Yoho et de rentrer au stationnement par le sentier des chutes Twin et celui des chutes Laughing.

À noter que la route de la vallée de la Yoho est ouverte de la mi-juin à la mi-octobre et qu’elle est interdite aux véhicules de plus de 7 m ainsi qu’aux remorques, en raison de ses lacets étroits et abrupts.

Field est située à 2 h 30 de route de l’aéroport de Calgary, desservi plusieurs fois par semaine depuis Montréal par Air Transat. airtransat.ca

Pour dormir en tout confort dans un cadre grandiose, cap sur le Emerald Lake Lodge, un établissement rustico-chic tout en rondins, situé en plein cœur du parc national Yoho et aux abords d’un splendide lac aux eaux émeraude – comme on s’en doute (crmr.com/resorts/emerald-lake). Il est aussi possible de passer la nuit à l’auberge de jeunesse Whiskey Jack, près des chutes Takakkaw, ou alors en refuge ou en camping.


L’auteur était l’invité de Parcs Canada, de l’Emerald Lake Lodge et d’Air Transat.

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